jeudi, février 17, 2005

La couleur des étoiles

(Le texte qui suit est extrait de la préface de "Jonathan Livingstone le Goéland", tiré d'un autre ouvrage du même auteur. Richard Bach était pilote de chasse réserviste dans l'aviation américaine au début des années '60, à l'apogée de la guerre froide. Il y a plus de vingt ans que j'ai lu ce livre mais je n'ai jamais oublié ces lignes. Je crois même que c'est ce qui m'en a le plus marqué. Je devine pourquoi il m'est revenu soudainement en tête, mais ça n'a aucune importance. Ce texte, à bien des égards, a influencé profondément ma propre vision des choses.)

"En quelques mois d'Europe, j'ai vécu avec des pilotes allemands, français, norvégiens, canadiens et anglais. (...) J'ai appris que les pilotes de chasse parlent tous le même langage (...) Au fur et à mesure que les jours passent sans que la guerre éclate, je me demande si un pilote, parce qu'il vit sous un régime différent, peut être différent de tout les pilotes sous tous les régimes de la terre.

Cet homme mystérieux, ce pilote russe dont la vie et les pensées me sont inconnues est dans mon esprit un homme comme moi, qui pilote un avion armé de canons et de roquettes, non parce qu'il aime détruire mais parce qu'il a l'amour de son avion et qu'hélas on ne peut dissocier, quand il y a la guerre, l'acte de tuer de celui de piloter un pur sang à réaction.

Et petit à petit, je commence à l'aimer , ce pilote de l'ennemi, d'autant plus qu'il est inconnu, que l'on me dit que je n'en ai pas le droit et que personne ne témoigne qu'il y a peut-être du bon en lui alors que tant de gens condamnent ses intentions.

Si la guerre éclate en Europe, jamais je ne connaîtrai la vérité sur cet homme qui chevauche un avion frappé de l'étoile rouge. Si la guerre éclate, nous serons déchaînés l'un contre l'autre comme des loups affamés. Un ami mien, de mon univers, un ami patenté et non point un de ceux que j'imagine, tombera sous les coups de ce pilote. À cet instant je serai dévoré par la malfaisance de la guerre et j'aurai perdu tout mes amis potentiels que sont les pilotes russes. Je me réjouirai de leurs morts, je serai fier de détruire leurs beaux avions avec mes roquettes et mes canons. Mais si je glisse dans la haine, je serai inévitablement un homme diminué. Si j'en suis fier, je ne mériterai pas qu'on soit fier de moi car tuer cet ennemi sera le début de ma propre mort.

Et tout cela m'attriste, dans cette nuit trop noire et trop belle pour qu'on puisse distinguer une étoile rouge de l'étoile blanche peinte sur mon avion."


Richard Bach
("Stranger to the ground" 1963)


Dessin: Moi

8 Commentaires:

Blogger Hurlevent a répondu...

C'est très beau comme texte, et je le fais mien. J'aurais envie de rajouter des tas de choses, et je le ferai sans doute, mais ailleurs, et à un autre moment...

Merci

4:35 p.m.  
Blogger Catherine a répondu...

Cette colombe... ton dessin... me rappelle... j'avais fais un découpage pour un missionaire qui était venu dans ma classe quand j'avais 7 ans, pour son dispensaire en Haïti.
Tiré de mon dossier de candidature à la Course destination monde (long time ago): «J'ai rencontré étant enfant un missionaire travaillant en Haïti. Chaque année, il venait à l'école primaire nous parler de la pauvreté. Sa famille s'occupait d'Haïti-Laurentides et cette cause me tenait à coeur. Une fois, j'avais découpé, spontanément, naturellement, une colombe et je l'avais donné à ce missionnaire pour son dispensaire. J'y avais mis tout mon amour, toute ma paix, toute ma volonté... L'année suivante, il m'a dit que la colombe existait toujours, sur le mur de sa clinique. Aujourd'hui, avec mes yeux d'adulte, je regarde Haïti à travers son actualité... Et je me demande ce qu'ils ont bien pu faire de ma colombe...»

7:34 p.m.  
Blogger Linda a répondu...

On vole lorsque que nous sommes sans but autre que celui de l’infinie beauté du geste, on pilote lorsque par conviction on croît protéger son troupeau.

C’est peut-être pareil dans le cas de la vie et de la survie?

10:42 a.m.  
Blogger Lagreff a répondu...

Citation très juste en ces temps troubles – en existe-t-il d'accalmie ? – qui nous rappelle que pour protéger sa sœur on tuerait son frère.

(Euh... Catherine, sans vouloir t'écœurer... bien que Bertrand ne soit pas le meilleur des dessinateurs, je ne crois pas qu'il s'agisse ici d'une colombe. Hihi, traite-moi de con si tu veux, mais vu que la citation provient de la préface de Jonathan Livingstone le goéland... Entéka.)

6:19 p.m.  
Blogger Bertrand a répondu...

Merci JF...
Je cherchais une façon de le dire
justement...:-))

7:15 p.m.  
Anonymous Anonyme a répondu...

Cher Monsieur Bertrand,
je vous accorde deux belles étoiles en guise de
remerciement pour nous avoir partagé ce texte fort
pertinent.

Chaque fois que je lis ce genre de réflexion sur la
haine, cela m'aide un peu à civiliser les miennes, à
les amadouer et les comprendre. À la longue on finit
par succomber moins souvent à l'attrait diabolique
qu'exercent sur nous les petites infamies que nous
dispensent les vénaux et les haineux du quotidien.

Nous sommes quand même nombreux à savoir qu'il ya
mieux à faire en ce monde cruel. Mais pas assez
nombreux encore.

Marcus

7:27 p.m.  
Blogger Catherine a répondu...

Ça fait deux minutes que je ris aux larmes sur mon bureau. Sacrament, je peux être tellement conne des fois...
Mais c'était une belle histoire non???
Et vous savez, ça parlait quand même de guerre et de paix, y'avait un concept!
Jeff, t'es un homme très intelligent, et très poli, je t'en remercie :o).

10:00 p.m.  
Blogger Catherine a répondu...

et j'ajouterais qu'entre les deux oiseaux (mon découpage et son dessin, y'a pas grande différence), mais c'est pas nécessairement sa faute à lui...

10:02 p.m.  

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