mardi, octobre 04, 2005

La clé du cadenas

(Cet article a été publié dans l'édition du 11 octobre 2005 du journal Le Devoir.)

Cinq conflits de travail en six ans. Une tradition d'information à 18heures releguée aux oubliettes. Exit les Marcel Dubé, Tremblay, grands concerts et autre "Souris et des Hommes" le dimanche soir. Tout le monde en parle, et c'est tant mieux. Mais "en attendant"…, "tout l'monde est tout nu"… Ici Radio-Canada.

Mon enfance s'est nourrie de la poésie des Fanfreluche. Mon adolescence est sortie grandie d'apprendre, d'appréhender le monde à travers la lucarne de notre radio-télévision. Puis j'en suis devenu moi-même un artisan, il y a près de vingt ans. Et aujourd'hui, j'ai mal à ma "boîte". Mal de la voir souffirir, s'essoufler, mourir à petit feu.

Toute entreprise commet son lot d'erreurs. Tout dirigeant peut un jour ou l'autre se faire accuser d'avoir pris une mauvaise décision. Mais la très lente agonie de Radio-Canada dépasse ce genre d'observations.

Décider de se payer un diffuseur public est une décision de société. Croire que dans un monde où le profit règne, où le citoyen est sans cesse bombardé de sollicitations, mensonges et manipulations intéressés, il est primordial de se doter d'un regard indépendant, curieux et multiple, tient d'une vision et d'une volonté qui doit d'abord et avant tout être politique.

Le sous-financement chronique de Radio-Canada, la valse-hésitation annuelle sur le montant exact (et insuffisant) de ses ressources, obligent ses responsables (et ses artisans) à des contorsions perpétuelles pour remplir un mandat (au fond tout à fait clair) tout en devant composer avec les exigeances de performance d'un marché, exigeances qui en fait, sont absolument en contradiction avec le dit-mandat.

La quadrature du cercle dans sa plus impossible démonstration.

Je refuse d'imaginer un peuple, un pays où il n'y aura plus que des "bonnes nouvelles" commandités par les vendeurs d'automobiles, où la relève artistique ne vivra qu'à travers de juteux concours organisé par d'immense groupes de communication, où l'insulte et la controverse facile tiendront lieu d'agora publique, de forum de réflexions, d'enseignement. De fenêtre sur ce que nous (et le reste du monde) sommes vraiment.

Seuls nos élus possèdent la clé du cadenas qui enferme Radio-Canada dans une logique mortelement illogique. À la condition bien sûr que ceux qui les élisent, c'est à dire nous, leurs disent haut et fort qu'ils ne veulent pas ne pas avoir de choix. Que dans un univers où les sources d'information se multiplient sans fin, ils ont besoin d'une référence. De quelqu'un à qui ils peuvent se fier, parce qu'il n'est pas attaché par quelque notion de profit ou de pouvoir qui soit.

Doublez le budget de la Société Radio-Canada. Établissez-le aux cinq ans. Interdisez-lui de faire de la publicité. Ne la soustrayez-plus à Loi sur l'accès à l'information afin de rendre ses dirigeants imputables, et renforcez son indépendance absolue.

Bref, affirmez sa pérénité, son excellence et sa pertinence.


Dans cinquante ans nous aurons alors conservé un formidable outil de connaissance, de création et d'échange. Sinon, il ne nous restera plus que quelques DVD souvenirs pour nous rappeller qu'un temps, nous avions une voix à nous.

1 Commentaires:

Blogger Maridan' a répondu...

« ...il est primordial de se doter d'un regard indépendant, curieux et multiple, tient d'une vision et d'une volonté qui doit d'abord et avant tout être politique. »

« Doublez le budget de la Société Radio-Canada. Établissez-le aux cinq ans. Interdisez-lui de faire de la publicité. Ne la soustrayez-plus à Loi sur l'accès à l'information afin de rendre ses dirigeants imputables, et renforcez son indépendance absolue. »

Voilà, excellent, bravo. Je souscris. Sinon, comme je l'avais écrit ailleurs, la décrépitude radio-canadienne ne fait que me pousser vers la radio d'information et les livres, tellement tout le reste est nul la plupart du temps (suis pas câblée, mais si je me fie aux commentaires de ceux qui le sont, il faut zapper beaucoup avant de trouver du solide à se mettre sous la dent).

9:34 a.m.  

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B.H.

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