jeudi, septembre 15, 2005

Antidote à la pensée unique


Je suis un autodidacte. Mon seul diplôme est un Secondaire V (12ième). Faut dire que dans mon temps, ces années-là l'enseignement était dense, et on se fichait éperdument des compétences transversmachintrucchoses. T'étudiais et t'avais 90%, sinon t'étais recalé. Point. J'ai été beaucoup recalé… (Sauf en Histoire et en français...)

Malgré la qualité de mes professeurs (Jésuites..qui d'autres?), je n'ai jamais été porté à l'apprentissage théorique des choses. Je n'ai toujours bien compris, assimilé, que ce que je peux "toucher", sentir. Voir.

Alors très vite, j'ai appris à faire. Du théâtre, un peu de radio. Et puis je suis parti. Routard. J'ai appris mon anglais en me déchirant les bras sur les épines monstrueuses des orangers de Floride, puis en travaillant au noir sur les chantiers de la Louisiane. Un mercredi matin j'en ai eu marre, j'ai pris mes 798$ chèrement gagnés en 6 mois, et comme je faisais du pouce vers la Californie, j'ai changé d'idée et de sens d'autoroute. Samedi soir, après un accident en 18 roues, un transit par Londres, j'étais à Paris. J'avais 24 ans.

Mon Paris n'a rien à voir avec les 3 semaines tout compris, voiture compacte en sus. J'ai eu faim à Paris. Littéralement. Me serrant le ventre assis sur un trottoir les deux pieds dans le caniveau. J'ai connu les Puces comme vendeur. Le métro comme chanteur. J'ai rencontré des gens formidables dans les pires bas-fonds de Montmartre. J'ai beaucoup ri. Beaucoup aimé aussi. Et puis, je suis reparti.

À 25 ans, je n'essayais pas de psychanalyser mon enfance, je grimpais le Mont Moïse au Sinaï sous la pleine lune. Dans le désert j'ai passé des journées à baragouiner avec les vieux Bédouins en ingurgitant des litres de "chaî nana", le thé à la menthe. J'ai nagé avec les requins, failli rencontrer Dieu dans un ouadi et me faire tuer plus tard en voulant entrer au Liban occupé par Israël.

Je suis revenu à Paris. Le hasard m'a fait devenir journaliste. Quatre ans, sept jours sur sept, piètre cachet de pigiste oblige. J'ai interviewé de grands chefs d'orchestres. Les patrons du patronat. Les Finkielkraut et autres BHL. Quelques premiers ministres et un chef d'État. Des experts brillants qui me donnaient en trente minutes, le résumé de trente ans de leur quête. J'ai vu Barcelone se transformer. Les beurs de la banlieue de Marseille se révolter. Et ceux de Paris mourir à petit feu dans l'héroïne. Une sacré université, si vous voulez mon avis...

Je suis revenu au pays, dix ans plus tard avec un métier appris sur le tas. Et j'ai continué à aller voir, questionner, vivre avec toutes sortes de gens, toutes sortes d'expériences.. Payé pour apprendre, je dis toujours.

Parce que je remettais en cause de plus en plus (et haut et fort) la façon de faire de la télévision , on m'a envoyé prendre l'air bien loin dans l'Ouest canadien. J'en ai profité pour aller voir la toundra des Territoires, la NASA qui s'inquiète de notre forêt boréale, les femmes de Los Angeles qui portent les enfants d'autres femmes pour ensuite leur redonner, et les victimes des lois eugéniques de l'Alberta. J'en ai profité pour m'échapper à Kigali, le temps d'un avril 1994 . Le temps d'apprendre ce qu'est l'horreur, la haine et la beauté insoutenable du courage que peuvent avoir aussi les Hommes.

J'étais dans les coulisses du Référendum à Québec. Et puis de la petite politique à courte vue. Je suis allé voir les fous, jetés dans les rues sans ressources. J'ai discuté des heures avec des schizophrènes. J'ai passé des nuits dans les Urgences à essayer de comprendre un capharnaüm chronique.

Ma vision du monde ne vient pas de livres ou de théories. J'ai appris à penser par moi-même, avec ce que ça comporte parfois d'essai-erreur. Mais aussi de regard neuf. D'un regard, en quelque sorte, puisé à travers les prunelles de centaines de gens, de milliers d'horizons si éloignés du mien.

Je n'ai jamais acquis (ni voulu avoir) la science infuse. Mais un solide instinct. Une compréhension viscérale de ce qui m'entoure, avec comme précieux outils, une panoplie de points de repères autres, différents de mon quotidien d'aujourd'hui. Peut-être justement pour le voir autrement.

Les courants de pensée à la mode, les vues théoriques et totalement déconnectées de toute réalité concoctées dans les tours d'ivoire d'universitaires post-post "doctorés", le consensus à tout prix, le "surtout pas de chicane" et la pensée unique n'ont jamais eu prise sur moi. Ni intéressé, dois-je dire. Je vadrouille sur cette vieille boule depuis près de cinq décennies et je continue d'ouvrir les yeux, d'écouter et d'apprendre.

Je ne crois pas à La Vérité. Mais parfois, je vois dans un sujet ou dans un moment, un mince fil d'or qui serpente entre les possibles, et qui souvent est ce que je connais de plus prés d'être la réalité.


Et c'est ma pensée à moi. Pas de personne d'autre.

2 Commentaires:

Anonymous Florence a répondu...

Et jsi pense la même chose que vous, c'est ma pensée à moi quand même..;et surtout j'adore ce que vous dites et comment vous le dites..jen'ai pas tout lu mais tout aimé. Mes respects.

7:59 a.m.  
Blogger Bertrand a répondu...

Merci Florence de ces mots et de votre visite...

Revenez.... :-)

8:58 a.m.  

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Encore moins appréhender le futur."
B.H.

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