mercredi, mars 16, 2005

Renaissance

(Texte soumis au collectif "Coïtus Impromptus" sur le thème de la "Renaissance")


Dans la vallée, l'univers avait basculé depuis longtemps dans le blanc pétrifié. Seule et vague mélopée à la ronde, la plainte des glaces qui s'éclataient de froids en froids. Sous la rivière gelée, des eaux noires, vides et prisonnières, pleuraient sans doute de vagues souvenirs, le temps perdu où elles étaient libres, vertes et vibrantes de vie, prélude de mers chaudes, mères des nuages et cousines de la pluie. Il n'y avait plus de Temps. Seul un présent sans but maintenait l'illusion que ce paysage désolé avait déjà été vivant.

Et puis, il y eût une goutte.

Une petite goutte. Une goutte d'eau qui dégringole par à coup, tout le long d'une pointe de glace aussi transparente que frêle. Dix gouttes, qui creusent un sillon dans la neige ramollie, et qui rejoignent toute une flaque remplie de petites sœurs. Trente flaques, un delta miniature, qui se force un passage entre l'ombre froide et une lumière nouvelle. Deux cents deltas et autant de ruisseaux, qui bousculent en riant des bancs de neige étonnés. Mille et une rivières de frimas fondus qui s'entremêlent, qui dévalent les coteaux et se répandent dans la plaine. Un million de soleils, plus chauds que milles fours, plus hauts que les hirondelles qui trissent gaiement leur retour. Un milliard cinq cent millions quatre cent mille deux cent spores en folie, qui cherchent la meilleure terre que la neige sale a désertée.

Et un son.

Et un deuxième. Une lente musique qui se réveille avec peine. Une première feuille, et puis une deuxième, des centaines, des milliers, autant d'instruments dont le vent radouci se sert pour composer un hymne au printemps.

Sur le pas de ma porte, enfin grande ouverte, ma chatte se glisse le long de ma jambe et s'avance devant moi. Moi, dont l'âme éclate soudain comme un lac qui cale.

Émerveillé, je la suis lentement dans la terre réchauffée.

4 Commentaires:

Anonymous Kate a répondu...

Je ne m'explique pas pourquoi, Bertrand, mais voilà la deuxième fois que je relis ce texte avec les paroles d'une chanson en tête: "si les ruisseaux savent trouver la mer / peut-être trouverons-nous la lumière".
Je ne sais même pas le titre ni l'auteur de cette chanson ni même qui l'a chantée. Hum...

11:24 p.m.  
Blogger chrysalide a répondu...

Dans le prolongement de ton ode à la fonde des neiges, je me permets de déposer ici, l'extrait d'une de mes lectures :

"L'hermitage où je vis, au bout du jardin, juste avant un noisetier et un pommier près de l'eau, est tout blanc.

Au-dessus, tandis que je regardais le ciel qui se rétrécissait, qui se désapprofondissait, de plus en plus blanchâtre, de plus en plus bas, j'entendis un bruit dont je crus reconnaître la nature.

Je fermai les yeux pour mieux le percevoir. Ce bruit était aussi émouvant, aussi frémissant, aussi pathétique que la musique pouvait l'être à mes oreilles lorsque j'étais enfant et que tout mon corps estimait que c'était la seule chose attirante dans ce monde.
C'est un bruit faible.
Il y a quelque chose en lui qui meurt comme en toute musique. J'évoque le bruit de la neige qui se creuse.

Le chant de la neige qui s'en va, qui se dissout elle-même à l'intérieur d'elle-même, est un concert dont je m'approche de plus en plus... Fondre n'est pas silencieux...

Pascal Quignard "Sur le Jadis"

1:18 a.m.  
Blogger coyote des neiges a répondu...

@ Kate : Tiens, j'ai trouvé pour toi (car tu m'as mise cette chanson dans la tête!), il s'agit de «Amène-toi chez nous» de Jacques Michel, et tu peux trouver pas mal tout ce que tu cherches sur ce site : www.paroles.net!

11:35 a.m.  
Anonymous Judith a répondu...

Très beau texte Bertrand. Comme :
"Un beau lac tout bleu
Comme un oeil ouvert
Sur la nuit profonde
un cristal frileux" (G. Vigneault)

1:15 p.m.  

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B.H.

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